GalerieBlogPhilzard
Accueil du site > A Blog - Billets d’humeur > La disparition du travail

La disparition du travail

mardi 21 novembre 2017, par Philippe Clauzard

André Gorz est souvent présenté comme un des théoriciens de « la fin du travail » pour reprendre le titre du livre de Jeremy Rifkin (lui aussi rangé dans cette même catégorie). Cette catégorisation n’est pas abusive bien entendu mais elle fait l’impasse non seulement sur la subtilité de l’analyse gorzienne mais surtout sur l’évolution de sa pensée en la matière.

Dans une réflexion sur « Emploi et travail chez André Gorz » [2], Denis Clerc et Dominique Méda concluent leur texte par ces quelques mots : « Oui, nous dit Gorz, le travail est important parce qu’il nous permet de produire ce dont nous avons besoin. Oui, la technique est importante, parce qu’elle permet de réaliser cette production avec la moindre dépense de travail. Mais ni l’économique ni le travail ne sont le tout de la vie : remis à leur juste place (modeste), ils joueront le rôle d’un marchepied vers une société cessant d’être « unidimensionnelle » : là est le véritable enrichissement ». Puis ils prolongent : « Le travail permet sans doute que le règne de la nécessité cède la place au règne de la liberté, mais Gorz ajoute, à juste titre, que si le travail est la condition pour sortir du règne de la nécessité, il n’organise en rien le règne de la liberté ». Règne de la nécessité d’un côté, règne de la liberté de l’autre, on le sait cette distinction a été pour la première fois formulée par Marx dans un court (et célèbre) passage du livre III du Capital.

Gorz, en effet, se situe dans le droit fil de la pensée de Marx qui, comme l’exprime Richard Sobel « tient la question de la libération du travail (en tant qu’il se trouve ici et maintenant, sous l’oppression capitaliste) comme étant le seul et véritable point de départ pour toute pensée de l’émancipation sociale » [3]. Il est cependant allé au-delà de Marx sur cette question en affirmant une conception anthropologique du travail plus proche de celle d’Hannah Arendt que de celle de l’auteur du Capital tout en ayant nourri sa réflexion d’un dialogue ininterrompu avec certains textes de Marx.

Sans être trop schématique, on peut distinguer plusieurs phases dans l’évolution de la pensée de Gorz au sujet du rôle du travail dans l’émancipation sociale. Dans un premier temps, c’est-à-dire dans les années soixante, Gorz est sur une ligne marxiste « classique » (l’homme est avant tout homo faber) toutefois inspirée par la critique hétérodoxe développée notamment par son ami et syndicaliste, l’italien Bruno Trentin (qui deviendra bien plus tard secrétaire général de la confédération européenne des syndicats, ou CES). Ainsi, Gorz souligne-t-il à cette époque dans Le socialisme difficile (1967) que « la production sociale continuera de reposer principalement sur du travail humain ; le travail social de production restera la principale activité de l’individu ; et c’est par son travail, principalement, que celui-ci sera intégré et appartiendra à la société ». Le front de la lutte pour l’émancipation se situe alors dans la capacité à résister à la dépossession des savoir-faire à laquelle le capitalisme soumet les ouvriers par la division du travail de plus en plus fine. La véritable évolution de la pensée de Gorz, et son originalité vis-à-vis de celle de Marx, va s’opérer en 1980 avec la parution de son livre Adieux au prolétariat [4]. Cet ouvrage, malgré son audience indéniable n’aura pas toujours été bien compris, notamment des milieux syndicaux (de la CFDT en particulier, avec qui Gorz gardera des liens pourtant très étroits). Il est vrai que Gorz y développe l’idée que le mouvement ouvrier n’est plus le lieu au sein duquel peut se penser le dépassement du capitalisme. En conséquence, l’émancipation de la classe ouvrière ne peut pas être la condition d’une libération de la société tout entière. Mais à l’occasion de ce livre, s’agissant de sa réflexion sur l’aliénation et l’émancipation, Gorz transforme l’approche de la dichotomie marxienne sphère de la nécessité/sphère de la liberté en y « important » (ou plutôt en y incorporant) les concepts d’hétéronomie et d’autonomie que lui a inspirés la pensée d’Ivan Illich avec lequel il a développé une complicité intellectuelle depuis le début des années 1970. Faut-il pour autant parler de tournant dans la pensée gorzienne ? Il est difficile de trancher cette question. Le cadre de cet article nous permet pas de développer ce point ; soulignons seulement que si la pensée de Gorz incorpore des concepts Illichiens, c’est que cette façon de prolonger (et même dépasser) la conception marxienne était déjà latente depuis les premiers ouvrages de Gorz, notamment La Morale de l’Histoire (1959).

Par ailleurs, Gorz est un observateur perspicace et anticipateur des évolutions à l’œuvre du capitalisme. Or, la nature du travail productif a évolué principalement par une division du travail accrue. Gorz cherche donc à adapter sa compréhension de ces évolutions à partir d’outils intellectuels rénovés. Il n’est donc plus possible, selon lui, d’imaginer que la puissance productive du collectif de travailleurs puisse devenir un instrument adapté de libération pour la société dans son ensemble. Le travail social productif est ainsi devenu la sphère de l’hétéronomie. C’est-à-dire pour lui « l’ensemble des activités que les individus ont à accomplir comme des fonctions coordonnées de l’extérieur par une organisation préétablie ». Mieux vaut, dans ces conditions, chercher à ce que ce travail sur lequel les travailleurs ont de moins en moins de prise en termes d’organisation, de coopération (voire d’autogestion) devienne le plus efficace possible en sorte de faire porter la lutte pour l’émancipation sur le front de la réduction du temps de travail puisque les gains de productivité pourront le permettre. Ainsi, les individus pourront espérer obtenir un épanouissement en dehors du travail et y développer des activités autonomes, c’est-à-dire pour Gorz, des activités qui sont à elles-mêmes leur propre fin. L’autre aspect qui poussera Gorz à évoluer dans ses conceptions concerne la dynamique de l’emploi. Il fait en effet le constat que les gains de productivité obtenus par la division du travail et le progrès technique sont tels que l’emploi est condamné à se rétrécir toujours plus. Au point que Gorz affirme dans Les Métamorphoses du travail que « l’économie n’a plus besoin (et aura de moins en moins besoin) du travail de tous et de toutes » [5]. « La société de travail est caduque, ajoute-t-il : le travail ne peut plus servir de fondement à l’intégration sociale ». D’où le sous-titre de ce livre : « quête du sens ». Une société qui fait tout pour économiser du travail ne peut donc pas, en même temps glorifier le travail comme la source de l’identité et l’épanouissement personnels. Les politiques publiques qui se donnent comme finalité de créer de l’emploi sont donc vouées à l’échec, et même plus : elles sont un leurre. Pour lui, au contraire, une politique lucide devrait consister à mettre en œuvre des « formules de redistribution du travail qui en réduisent la durée pour tout le monde, sans pour autant le déqualifier ni le parcelliser » [6]. Cependant, plusieurs auteurs ont critiqué les raisonnements économiques de Gorz et contesté, statistiques à l’appui, ses thèses selon lesquelles la réduction de l’emploi serait inéluctable [7]. Plus précisément, ils lui reprochaient une généralisation excessive du phénomène, tout en reconnaissant qu’elles étaient loin d’être infondées dès lors que l’on se donne la peine de prendre du recul. On doit ajouter que ces critiques adressées à André Gorz étaient antérieures à la « crise » économique et financière survenue avec la faillite de la banque Lehmann Brothers au cours de l’automne 2008. Depuis, non seulement les évolutions de l’emploi (hausse vertigineuse du chômage, précarisation accrue, détérioration de la qualité de l’emploi) mais également l’inefficacité grandissante des politiques de l’emploi n’ont fait que renforcer les thèses gorziennes en leur donnant une pertinence plus aigüe encore.

André Gorz a ensuite franchi une étape supplémentaire sur la question de l’émancipation vis-à-vis du travail, en se prononçant, à partir du milieu des années 1990, pour l’instauration d’un Revenu d’existence...

Voir en ligne : Article complet

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0